K est l’aboutissement d’un projet de recherche, mené entre 2014 et 2018 dans le cadre du doctorat SACRe auprès de l’École des Beaux-Arts de Paris, L’École Normale Supérieure et L’Université PSL.

Ce projet de thèse n’a jamais eu de sujet de recherche à proprement parler, mais plutôt un objet, un point d’ancrage, une attache géographique que j’ai choisi pour graviter autour : Kaliningrad. Anciennement partie de la Prusse Orientale, la région revient à l’URSS en 1945 à l’issue de la Seconde guerre mondiale, lorsque cette province allemande est divisée entre trois pays : l’URSS, la Lituanie et la Pologne. Sa capitale, Königsberg, est alors renommée Kaliningrad, en référence à Mikhaïl Kalinine, un des collaborateurs de Staline. En 1991, quand le bloc soviétique éclate, la région se retrouve séparée du territoire principal de la Russie par deux frontières. Désormais, c’est une enclave russe au milieu de l’Europe de l’Est.

 

Les conflits qui agitent ce lieu encore aujourd’hui sont mis à nu. Tel un champ retourné, il expose un paysage irrégulier, dévoilant simultanément plusieurs couches de son histoire, où les vestiges de l’architecture prussienne et les attributs d’une ville soviétique type se côtoient dans un patchwork aux contrastes improbables. L’éloignement géographique du reste de le Russie, ainsi que son passé hanté par les sujets tabous ont provoqué un délaissement progressif de ce territoire à tous niveaux. Le paysage citadin et rural subissent le même sort, l’abandon.

 

Aujourd’hui Kaliningrad représente au sein de l’Europe une zone qui échappe à la règle, une anomalie, un tiers paysage. Immergé dans un état d’incertitude prolongée quant à son statut et à son devenir, ce territoire évolue suivant ses lois propres, dans l’absence de volonté commune. En l’espace de soixante-dix ans, la frontière dessinée sur une carte d’un territoire uni, s’ancre dans le paysage et devient une scission réelle qui délimite un autre type de civilisation. L’effet de serre qui s’est produit avec l’isolement de ce territoire par rapport à son milieu historique a favorisé l’émergence d’un environnement singulier : passée la frontière, nous avançons dans la réserve de la vieille Europe en friche.

 

Avec Andrei Erofeev, historien d’art de Moscou, nous avons cherché ensemble à comprendre ce phénomène. Il s’agissait pour nous de regarder le paysage de Kaliningrad comme le résultat d’un conflit persistant entre 7 discours – différents types de perception de ce même territoire, qui régissent la relation et le comportement de ses propre habitants. Le sujet nous a ainsi conduits vers une étude multivoque et protéiforme, impliquant notamment un travail d’archives, mais surtout une expérience du territoire réelle, le travail de terrain, nourri de déplacements, d’observations et de rencontres.

Mon projet de thèse, K, est issu de ce processus de réflexion et propose une forme de visualisation et d’interprétation plastique de cette recherche. La figure centrale y est celle du terrain vague, empreint successivement de la tentative de table rase du passé européen et du fiasco que connait ici le projet soviétique. C’est un lieu réel et en même temps métaphorique : le cœur de la capitale de la région et à la fois le modèle réduit de l’enclave de Kaliningrad.

 

Les images obtenues via diverses formes d’arpentage du territoire, tendent, d’une part, à en donner une vision d’ensemble, où l’on devine le paysage d’avant, désassemblé. D’autre part, le projet déploie 7 narrations parallèles, constituées d’images et de mots, dédiées au paysage d’après coup.

 

K seul. K tout court. Le titre résume tout ce qui reste de la toponymie d’avant, la première lettre commune à Königsberg et Kaliningrad. K est aussi une trace d’un nom abrégé, qui incarne la rupture entre l’un à l’autre et dont ce territoire est toujours marqué, mais aussi une initiale qui en laisse imaginer une suite. J’ai exploré cette ouverture en donnant les noms aux 7 chapitres du projet, ou K est à chaque fois déchiffré dans une perspective différente : K comme Mirage ; K comme Ennemi ; K comme Carrière ; K comme Pompéi ; K comme Château en Espagne ; K comme Arrière Cour ; K comme Paysage avec ruine.

 

Le projet se partage en deux formes : l’édition et l’exposition, cette dernière étant composée à la fois d’œuvres conçues à partir de la matière documentaire collectée sur place et à distance et passée par un montage, ainsi que de documents bruts. Par ce montage d’éléments trouvés, j’ai essayé d’échapper à la chronologie historique pour proposer un récit qui s’articule autrement – par correspondances et analogies visuelles, par échos et répétitions intertemporelles, par anticipations et rattrapages. L’édition joue le rôle d’introduction sinon d’annexe de l’exposition, le projet se découvre ainsi en deux temps, intervertibles.