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espace principal

mezzanine

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Kaliningrad a hérité de Königsberg un vaste réseau de tramways. Entre 1895, année du lancement de la première ligne à Königsberg, et 1945, on le voit couramment parcourir les rues sur les photographies, les cartes postales et même des images filmées. En étudiant les chroniques documentaires allemandes, j’ai découvert quelques plans du centre-ville réalisés en travelling depuis un tramway en marche. J’ai voulu réutiliser le tramway pour filmer le paysage du Kaliningrad contemporain. 

Parmi les 3 itinéraires qui fonctionnent encore aujourd’hui j’ai choisi le plus long, celui qui parcourt toute la ville en passant par la place Centrale. J’ai filmé tout le trajet, aller et retour, en un plan séquence. Le film est une boucle complète qui embrasse le paysage du centre-ville par l’image en mouvement : en deux heures et quart environ le film revient au point de départ et repart à nouveau.

 

Vidéo 4K, son | 136’, boucle | Kaliningrad, 2015

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Une fois dans l’espace principal de l’exposition, nous nous retrouvons dans une scénographie, déployée autour d’un élément central : l’assemblage de prises de vue aériennes du terrain vague de la place Centrale. Le millefeuille d’images, superposées les unes sur les autres, est constitué de 118 prises de vue photographiques, réalisées par un drone avec un logiciel spécifique destiné au relevé de terrain. 

Depuis la destruction du château de Königsberg sur les ordres du Kremlin en 1968, la question du devenir du centre-ville n’a jamais été résolue. La tentative d’ériger à la place du château une nouvelle dominante symbolique – la Maison des Soviets – fut un échec. Abandonnée avant la fin du chantier dans les années 1980, la silhouette du cube en béton grandiose de la Maison des Soviets en friche surplombe désormais Kaliningrad. 

La place Centrale, cette étendue grandiose et déserte qui a remplacé l’ancien Altstadt, demeure depuis plusieurs décennies en l’état, flottant entre chantier et terrain vague. Empreint à la fois de la tentative de table rase du passé européen et du désastre que connait ici le projet soviétique, ce lieu est sans doute l’exemple le plus spectaculaire, pour ne pas dire grotesque, qu’on puisse donner du paysage d’après-coup, il est néanmoins caractéristique de l’ensemble de la région. La figure du terrain vague pour le projet est ainsi un lieu réel et en même temps métaphorique – il est à la fois le cœur de la capitale de la région et le modèle réduit de toute l’enclave. 

Le drone se déplace à 70 mètres d’altitude en suivant des lignes parallèles et il réalise des prises de vue qui couvrent toute la superficie du terrain. Ensuite le logiciel fusionne les vues en une seule image et livre un fichier avec une vue d’ensemble. Néanmoins, j’ai délibérément renoncé à cette étape pour reconstituer l’assemblage manuellement, avec des tirages matériels. Toutes les prises de vue ont été imprimées individuellement et contrecollées sur du linoléum pour apporter de l’épaisseur à la forme et produire une masse légèrement en relief par rapport au sol. Par le dédoublement, l’enchevêtrement des prises de vue, j’ai cherché à produire une forme archéologique, empreinte de l’action humaine à la fois dans l’espace et le temps. Cette vue du terrain vague est un moment de synthèse pour le projet. p

rojet

 

Tirages numériques, contrecollés sur linoléum | 2018

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Jusque dans les années 1990 les images de Königsberg étaient quasiment inaccessibles à Kaliningrad, leur possession faisait même à certaines périodes l’objet de poursuites. « Königsberg en 144 vues », publié en Allemagne pour la première fois en 1955, a été le premier livre à révéler la ville d’avant-guerre aux habitants du Kaliningrad soviétique. Via les pages de ce livre, les nouveaux venus ont hérité d’une nostalgie de la ville qu’ils n’ont jamais connu, mêlée d’amertume de sa perte. Arrivé à Kaliningrad dans les années 1960, il a circulé clandestinement dans des cercles d’amateurs, ses pages ont été rephotographiées et développées dans des labos photo domestiques. Les descriptions en allemand accompagnant les images ont été soigneusement traduites en russe et retapées à la machine à écrire. 

 

Album | collection de reproductions photographiques réalisés à partir de livres allemands dans les années 1970 | archives personnelles de Boris Bartfeldt 

Tirages photographiques originaux | collection de reproductions photographiques réalisés à partir de livres allemands dans les années 1970-1980 | archives personnelles d’Anatoly Bakhtine

K comme Mirage

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Le désir de « table rase » stipulé par la propagande soviétique, se réalise avec une série de destructions idéologiques. Toute manifestation de « l’allemand » est perçue comme élément étranger et hostile.  Ainsi la vie nouvelle renonce au passé, commence à zéro. 

Cette attitude destructrice échappe en général à la documentation officielle. Les démolitions passées sous silence ne sont pas affichées, ni archivées. Curieusement, c’est le cinéma soviétique de fiction qui a produit malgré lui les meilleures preuves de cette relation au patrimoine bâti. Dans les premières années de l’après-guerre les cinéastes se sont précipités dans la région de Kaliningrad pour tourner les films de guerre dans le décor naturel de l’Allemagne en ruines. Les cas de destructions réelles n’étaient pas rares. La scène présentée est issue du film « Vingt jours sans guerre », pour laquelle un mur du château Ragnit, échapé aux destructions de guerre, a été détruit par explosion devant la caméra.  

 

Vingt jours sans guerre | Alexeï Guerman | 101’, extrait de 1’23’’ | 1976 | URSS

Fonds National du Film de la Fédération de Russie

K comme Ennemi

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Le pillage généralisé de la région commence dès 1946 lorsque les bâtiments du centre de Königsberg touchés par les destructions, sont démontés pour fournir en briques d’autres villes de l’URSS qui manquent alors de matériaux de construction. Aujourd’hui, dans la zone rurale les maisons continuent à disparaitre à vue d’œil, alors que les sites Internet abondent d’annonces de vente de briques et de tuiles allemandes « de seconde main ». Lorsque les éléments fonctionnels et décoratifs les plus précieux sont prélevés, la maison est soigneusement démontée et redistribuée entre les palettes de transport spécifiques : brique, tuiles, poutres. En effet toute construction est a priori perçue comme une carrière de matériaux utiles. 

 

Images issues des annonces de vente de matériaux de construction prélevées des maisons allemandes démontées | source : www.avito.ru (équivalent russe de Ebay) 

 

Impression numérique | 250 x 370 cm

K comme Carrière

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Lorsque la population allemande quittait la Prusse Orientale entre 1944 et 1945, certaines familles ont enterré leurs biens dans l’espoir de revenir un jour et de les retrouver. Ces cachettes sont très recherchées aujourd’hui par les « creuseurs », appelés aussi parfois « archéologues noirs ». 

Si cette activité est formellement illégale, en réalité la police ne fait rien pour empêcher ces pratiques. Les « creuseurs » équipés de pelles et de détecteurs de métaux sondent les champs et les forêts sur les sites de batailles militaires ou dans les anciens lotissements, en espérant y trouver des choses précieuses. Les vidéos d’excavations à la sauvette circulent librement sur internet.

 

Fragments d’une vidéo d’amateur anonyme | source : YouTube | 2016

K comme Carrière

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L’accès au terrain vague de la place Centrale est interdit, mais Petrovitch, le gardien, veut bien laisser entrer tout un chacun pour une somme modique de 200 roubles. Alors que nous nous y baladions avec Andrei Erofeev, il a ramassé ce morceau. Ayant regardé des centaines de photos d’avant-guerre de ce site, nous y avons tout de suite reconnu un fragment de la palissade qui entourait la promenade du Château de Königsberg. Inaperçus, nous l’avions emporté. 

 

Objet trouvé | collection personnelle d’Andrei Erofeev

K comme Pompéi

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L’intrigue du devenir du terrain vague de la place Centrale se joue depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies, entre deux acteurs principaux : La Maison des Soviets, inachevée et laissée à l’abandon depuis les années 1980, et le Château royal de Königsberg, jadis situé sur le même terrain à quelques centaines de mètres, détruit en 1968, qui hante désormais l’imagination des habitants du Kaliningrad moderne. Ce couple antagoniste est au centre de débats publics et privés, sur les réseaux sociaux et dans la presse, avide de sensations. Au cours de mon enquête j’ai été témoin de différents rebondissements dans cette intrigue, digne d’une dramaturgie d’une pièce de théâtre absurde. J’ai commencé à m’intéresser au titres des articles de presse, qui ont souvent le même schéma : au début il y a le nom ou le statut du « protagoniste » de l’article – architecte, maire de la ville, expert, personnalité publique − suivi d’un bref résumé de son propos.

Les titres des articles sont retranscrits chronologiquement, dans l’ordre de leur parution, s’unissant dans une sorte de pièce de théâtre ready made. Ils sont divisés en trois groupes, signifiés par la taille de la police et la mise en page : les énoncés à la première personne, les protagonistes ; les énoncés anonymes; les chœurs, lorsque le titre évoque plutôt une exclamation ou un commentaire d’une collectivité.

 

Impression jet d’encre | dimensions variables | 2018

K comme Château en Espagne

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Un habitant de Kaliningrad, Nikolaï Tronevski, photographe engagé et ethnographe amateur, invente l’état de Spandin et s’en proclame maire. Spandin vient de l’allemand Spandinen, nom du quartier le plus défavorisé de Königsberg dont il a hérité la mauvaise réputation à l’époque de l’URSS. Pour Tronevski cette appellation résume la situation actuelle dans l’enclave ; tout en la dénonçant, il la tourne en dérision. Tronevski raconte le quotidien de Spandin sur sa page personnelle sur facebook, en annotant ces prises de vue par les commentaires sarcastiques qui pointent avec justesse les problèmes locaux.

 

sélection de  publications parues entre 2014 et 2018 | screenshots |        impressions sur papier autocollant, contrecollage sur plexiglass 

 

ci-contre, une des publications, parue en juillet 2016 | phrase qui accompagne l’image : À Spandin on conserve le patrimoine par des tapis

K comme Arrière-Cour

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vidéo 4K, son | 5’40’’ | Kaliningrad | 2015

K comme Mirage

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La vidéo est un plan fixe mis en boucle. Lumière faible, ombres incertaines, sons rares de voitures : le paysage se révèle par fragments, brouillant les indices spatiaux du lieu où il se produit.

La caméra fixe une surface de verre, frontalement.

Les lumières blanches et rouges des phares des voitures qui passent se réfractent, s’accrochant aux fissures. Les étincelles fugitives retracent le dessin en toile d’araignée d’une vitre brisée. Nous sommes dans la cage d’escalier d’un immeuble, face à une fenêtre criblée d’impacts de balles. Nous sommes dans le centre-ville de Kaliningrad, 12 rue Gorky, en avril 2015. On ignore l’origine de ces marques sur la vitre, la vraie histoire demeure inconnue, elle devient donc une des histoires possibles. L’abstraction du cadre tend vers diverses associations, balançant entre contemplation et anxiété. Le calme et l’agression, le quotidien et la guerre fusionnent et coexistent dans cette image, superposée comme un filtre sur la vue.

Impact | vidéo 4K, son | 7’, boucle | Kaliningrad, 2015 

K comme Paysage avec ruine

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