© Elizaveta Konovalova 2019

2016 - 2018

Prise de vue réalisée avec un garage de voiture, transformé en sténopé, quartier Zmeinka, Vladivostok.

Tirage depuis le négatif papier original de 250x190 cm à l'échelle 1:1, banc en bois contenant la partie documentaire du projet. 

Projet réalisé lors du séjour en résidence au centre d'art contemporain ZARYA, Vladivostok, Russie. 

De septembre 2015 à novembre 2016 j'ai été trois fois à Vladivostok. Lors de ces voyages et les espacements entre eux j’ai conçu un projet, que j’ai appelé par la suite « San Francisco ». Au cours de mon étude du contexte local, une connexion inattendue entre les deux villes a émergé. Ce travail cherche dans un premier temps à développer cette connexion en traçant les parallèles historiques et sémantiques entre ces deux points, qui se font face depuis deux rives opposées du Pacifique.

En 1959, Nikita Khrouchtchev, secrétaire du Parti communiste de l’URSS, se rend pour la première fois aux Etats-Unis avec une visite officielle, qui se prolonge du 15 au 27 septembre. Un an plus tard un livre de 700 pages sera consacré à ce séjour - "Face à face avec l'Amérique”. On y trouve également un chapitre sur San Francisco. La ville avait alors beaucoup impressionné Khrouchtchev :

Sur la gauche s’ouvre un large panorama de la ville. Plus loin, de l'autre côté des collines, s’étend l’immense désert bleu de l'océan Pacifique. San Francisco est situé sur le promontoire montagneux qui sépare la baie de l'océan. Nikita Sergueïevitch regarde au loin, où l'on distingue les contours d'un pont grandiose qui parcourt le Golden Gate.

 

Voyant Khrouchtchev, les gens se sont précipitamment levé des tables, ayant perdu leur calme, et ont commencé à applaudir, en saluant le visiteur amicalement. En leur compagnie Nikita Sergueïevitch contemplait la vue de la ville pendant plusieurs minutes, passant d’un mur de verre à l’autre. “L’Amérique est un bon pays, et San Francisco est la meilleure des villes américaines”, - a t-il dit aux américains en partant, et tout le monde a de nouveau chaleureusement applaudi.

 

Face à face avec l'Amérique, page du titre du livre.

Vladivostok a été le premier arrêt sur le territoire soviétique sur le trajet de retour de Khrouchtchev.

On raconte que lors de son discours le 6 octobre 1959 Khrouchtchev a déclaré que Vladivostok deviendra un jour le deuxième San Francisco. Selon une autre version, dans l'esprit de compétition avec les Etats-Unis, il avait appelé les habitants de Vladivostok à surpasser San Francisco. Cette déclaration ambitieuse paraissait encore plus improbable dans le contexte de la fin des années 50, alors que Vladivostok était un coin perdu, une base navale fermée, ville interdite d’accès pour les étrangers,  notoire pour avoir été dans le passé récent l'un des camps de transit du DalLag (Camp de travail forcé de l’Est).

Vladivostok au milieu des années 1950, photographie de Semyon Fridlyand.

En 1960, Vladivostok a commencé à construire activement.

Il faut dire que les deux villes ont vraiment beaucoup en commun - terrain vallonné, proximité de l'océan, infrastructure portuaire, la Golden Gate d'un côté, la Corne d'Or - de l'autre. Le nom «San Francisco» a sonné à Vladivostok à l'époque comme une promesse d'un avenir meilleur, une image d'une ville idéale, lointaine, abstraite, mais sublime.

Les pensées des habitants de Vladivostok se sont précipitées vers l’autre rive de l’océan.

Mais cet élan n'a pas duré. Les fantasmes sur la ville de rêve se sont très rapidement heurtés à la mise en pratique du projet. Vladivostok a été progressivement envahie par les barres d’immeubles en béton type, le plan universel de la ville soviétique s’est décalqué sur son relief vallonné, produisant un ensemble chaotique. Il est à noter que les bâtiments résidentiels se sont principalement développés dans les zones basses. Alors que les sommets des collines, plus complexes à atteindre, ont été abandonné au bricolage urbain arbitraire et se sont fait progressivement occuper par des entrepôts, des décharges et des garages de parking DIY. Le paradoxe et l’ironie de cette disposition tiennent au fait que ces mêmes endroits offrent les meilleures vues.

Les résidents de Vladivostok ont développé une coutume de passe-temps locale – grimper aux points les plus haut de la ville, même difficilement accessible, et de là contempler la vue pendant des heures.

Au sein de la ville deux types de réalité coexistent et se contredisent en même temps. Deux paysages, qui se dénient : le lointain, composé de splendides panoramas de la mer, l’horizon, les rivages bleuâtres, le paysage surhumain ; et l’incontournablement proche - le banal, le routinier, le tordu, brutalement modelé par l’urbanisme aléatoire. Les collines sont entrecoupées par des routes rocheuses, leurs pentes sont couvertes de cascades de garages* multicolores ressemblant aux favelas de Caracas.

* en russe le « garage » désigne un espace individuel de parking de voiture, clos, comme une petite maison. Les garages sont en général fait en béton ou en métal, et se multiplient à côté des habitations. Communément le garage rempli des fonctions les plus diverses – il sers de débarras, d’atelier, de lieu de rencontre, de loisirs. Les garages sont traditionnellement un univers masculin).

Le paradoxe et la singularité de ce lieu sont dus à son contraste intrinsèque – entre le proche et le lointain. En même temps, ces contraires sont inséparablement liés l’un à l'autre. Le paysage le plus proche crée et maintient l'aspiration pour le plus éloigné, ce qui induit un type particulier de spectateur – l’escapiste, dont le regard se précipite ailleurs.

Pendant ce temps, cette contemplation poussée à ses limites nous amène à nouveau, géographiquement, à San Francisco.

Mes recherches se sont concentrées autour du problème - comment rendre compte de cette polarité.

Au fil de mes questionnements je suis arrivée à l’idée que le garage, élément caractéristique du proche, serait le spectateur principal et constant du lointain, au vue de son emplacement privilégié face à la vue. J'ai donc décidé de développer cette observation et de la mettre en pratique : transformer un garage en un appareil qui produit et fixe l'image.

Le quartier ou le projet a été réalisé offre une des vues les plus recherchées de Vladivostok, la vue « carte postale », celle du pont Rousski. La pente de la colline qui offre cette vue est occupée par des dizaines de rangées de garages en béton. J’ai choisi un d’entre eux pour le transformer en une camera obscura.

En fixant du papier photosensible sur le mur du fond j’ai obtenu un appareil photo basique : un espace parfaitement obscurcit à l’intérieur, un trou de 3 mm dans le mur avant. En deux jours, soit 15h d’exposition, la vue du pont Rousski s’est imprimée sur le papier. J’ai obtenu un negatif de la taille de la porte du garage : 190x250 cm.

Enfin, le dernier élément s’est ajouté à cette chaine. Alexey Bouldakov, un ami, artiste de Moscou, se trouvait en résidence à San Francisco au même moment où j’étais en train de mettre au point mon appareil à Vladivostok. Un jour il a publié une photo sur sa page personnelle – une vue du Bay Bridge (construit en 1937), qui ressemblait incroyablement à la vue du pont Rousski (2012) que j’avais alors en face de moi. Cette image a complété le jumelage entre les deux villes, que je cherchais à mettre en évidence, produisant un effet miroir spontané.

En 2012 les ponts ont radicalement transformé la ville (il y a deux ponts qui ont été construits au même moment – le pont Rousski, et le pont d’Or), ils lui ont donné une image, tant recherchée, une dominante, telle une cathédrale l'a historiquement été pour une ville moyenâgeuse. Le pont a relié la ville au paysage, en devenant tout de suite son symbole principal.

Comme cela a déjà été le cas à San Francisco auparavant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La partie documentaire du projet est disposée dans le tiroir intégré au banc en bois qui fait face à la photographie accrochée au mur. Ce banc invite les visiteurs à prendre le temps de contempler le paysage et offre en même temps la possibilité de découvrir le cheminement qui relie les deux villes.