© Elizaveta Konovalova 2019

2015-2016

Série photographique, 11 paires.

Photographie numérique couleur. Les prises de vue ont été réalisées avec l'intervale d'un an - en septembre 2015 et en septembre 2016 - sur l'île Roussky.

Le projet a été réalisé lors du séjour en résidence au centre d'art contemporain ZARYA, Valdivostok, Russie.

La fin de l'asphalte – est un point sur la carte, pratiquement une adresse. À Vladivostok, on peut dire au chauffeur de taxi «la fin de l'asphalte» et se rendre précisément là. Les habitants ont donné ce surnom à un endroit situé sur l'île Rousski, où la nouvelle route goudronnée, construite dans la continuation du pont Rousski pour le Sommet de l'APEC en 2012, s'arrête brutalement et où commence l'ancienne route – en terre et gravier.

Ce surnom colle parfaitement au territoire, combinant à la fois sa description factuelle – fin de la nouvelle route, et métaphorique – cambrousse, trou perdu. La route de terre menant en profondeur de l'île, où il n’y que quelques lotissements et installations militaires à l’abandon.

Il suffit de franchir la frontière et le paysage change radicalement. Nous nous retrouvons dans un tunnel gris monochrome : la végétation des bords de route est couverte d'épaisse couche de poussière, tellement dense que les rares fragments de verdure semblent ici artificiels, telles des gouttes d'aquarelle sur des photos colorées.

Si on regarde de près, on remarque un travail extrêmement délicat: la poussière épouse les nervures des feuilles les plus fines, pénètre les feuilles, jusqu’à les remplacer on dirait. Comme si nous pouvions observer les fougères devenir pierre. Le monde se fossilise en accéléré devant nos yeux. Et il est difficile de se détourner de ce spectacle, bien qu’il suscite des sentiments mitigés : nous sommes spectateurs de l’intoxication de la nature.

J'ai découvert «la fin de l'asphalte» lors de ma première visite à Vladivostok en septembre 2015. Lors de la deuxième visite j'ai rencontré un changement radical : suite au passage d'un fort typhon et une semaine d'averses qui l'a suivi la poussière a disparu. La route devenue verte a retrouvé l’aspect de banalité satisfaisante.

J'ai donc décidé de retrouver les endroits que j'ai pu prendre en photo pendant mon premier voyage, et de reproduire le cadre le plus exactement possible. J’ai ainsi abouti à une série de diptyques, aux images espacées exactement d’un an: septembre 2015, septembre 2016. Ce dédoublement a révélé le côté cyclique et la persistance de ce paysage, sa constante réinitialisation et répétition.

 

Ce paysage est accidentel, il est hors projet, importun, indésirable, néanmoins il n’attire pas d’attention particulière en étant intermédiaire. C’est peut être grâce à cette marginalité qu’il existe. Alors qu’au premier plan ponts et routes se font inaugurer en grande pompe, quelque part dans un coin, doucement, en cachette, la poussière s’accumule.

Badlands, vue de l'exposition au centre d'art contemporain ZARYA, Vladivostok, Russie.