© Elizaveta Konovalova 2019

K comme Mirage

Jusque dans les années 1990 les images de Königsberg étaient quasiment inaccessibles à Kaliningrad, leur possession faisait même à certaines périodes l’objet de poursuites. La présence fantomatique de la vie passée sature désormais l’espace urbain du Kaliningrad moderne. Les photographies de Königsberg d’avant-guerre sont omniprésentes dans les cafés, elles décorent aussi bien les abribus que les intérieurs des appartements privés, elles saluent les voyageurs à l’aéroport.

Dans cette nostalgie paradoxale du non-vécu, l’envoûtement par l’image d’une ville rêvée est immanquablement mêlé de l’amertume de sa perte. « Königsberg en 144 vues », publié en Allemagne pour la première fois en 1955, a été le premier livre à révéler la ville d’avant-guerre aux habitants du Kaliningrad soviétique. Via les pages de ce livre, les nouveaux venus ont hérité en quelque sorte de cette nostalgie. Arrivé à Kaliningrad dans les années 1960, il a circulé clandestinement dans des cercles d’amateurs, ses pages ont été rephotographiées et développées dans des labos photo domestiques. Les descriptions en allemand accompagnant les images ont été soigneusement traduites en russe et retapées à la machine à écrire. « Königsberg en 144 vues » était devenu une bible. 

Dans la logique de ce premier discours, le terrain vague est un lieu de mémoire, mais aussi de deuil, un cimetière. La trace photographique de la ville qui a péri y a une valeur plus que documentaire, celle du souvenir d’un être aimé disparu. Ainsi le leitmotiv de ce discours aujourd’hui se traduit couramment par la visualisation de cette perte à travers la juxtaposition des images avant/après, qu’on trouve dans des livres autoédités, sur les réseaux sociaux, mais également dans l’environnement urbain, lorsque les images d’avant-guerre avoisinent les vues de mêmes sites aujourd’hui.

K comme Ennemi

La tendance opposée − le désir d’effacer toute trace de Königsberg, königsbergchina − est le leitmotiv du deuxième discours, que partagent les premiers architectes soviétiques. La justification éthique et esthétique du « nettoyage », c’est-à-dire de la politique de l’oubli de l’histoire allemande dans la région, dicte les premiers choix urbains à Kaliningrad dans l’après-guerre. Toute manifestation de « l’allemand » est perçue comme élément étranger et hostile. Ainsi la vie nouvelle renonce au passé, commence à zéro. 

Cette attitude destructrice à l’époque soviétique échappe en général à la documentation officielle. Les démolitions passées sous silence ne sont pas affichées, ni archivées. En cela le document de la collection personnelle d’Alexandre Panchenko (48) est très précieux et rare ; il démontre que la destruction de l’héritage allemand dans la région a été prescrite jusque dans les années 1970. Le fait que ce document qui ordonne la destruction de monuments soit signé par la directrice de musée est particulièrement éloquent. 

Je n’ai réussi à trouver aucune trace d’ordres similaires dans les archives nationales de Kaliningrad. De la destruction du château royal de Königsberg, évènement décisif dans l’histoire de Kaliningrad d’après-guerre, il ne reste que quelques clichés réalisés par deux photographes indépendants. À l’époque, les journaux locaux n’en disent pas un mot, la télévision ne montre pas une image.  

Curieusement, c’est le cinéma soviétique qui a produit malgré lui les meilleures preuves de la relation au patrimoine bâti. Dans les premières années de l’après-guerre les cinéastes se sont précipités dans la région de Kaliningrad pour tourner les films de guerre dans le décor naturel de l’Allemagne en ruines. Les cas de destructions réelles de bâtiments devant la caméra n’étaient pas rares.

Cette démarche dévastatrice vis-à-vis  du patrimoine allemand est toujours d’actualité bien que le vandalisme se fasse plus discret, on observe d’autres pratiques héritières de la haine initiale cultivée par la propagande soviétique, qui, pour se justifier, se dissimulent derrière les intérêts économiques, se font passer pour de la dégradation d’origine naturelle ou de la négligence. Néanmoins, l’absence de justification pratique des destructions et les méthodes implacables en disent l’essentiel : la destruction est en effet le but en soi. Le panorama d’une ville détestée, broyée au bulldozer et réduite à un terrain vague, est ici en effet, contrairement au discours précédent, une vision victorieuse. Terrain vague comme revanche. 

K comme Carrière

Le pillage généralisé de la région commence dès 1946 lorsque les bâtiments du centre de Königsberg touchés par les destructions, sont démontés pour fournir en briques d’autres villes de l’URSS qui manquent alors de matériaux de construction. Aujourd’hui, dans la zone rurale les maisons continuent à disparaitre à vue d’œil, alors que les sites Internet abondent d’annonces de vente de briques et de tuiles allemandes de seconde main. Lorsque les éléments fonctionnels et décoratifs les plus précieux sont prélevés, la maison est soigneusement démontée et redistribuée entre les palettes de transport spécifiques : brique, tuiles, poutres. En effet toute construction est a priori perçue comme une carrière de matériaux utiles. C’est le cas pour le bâti, mais aussi pour d’autres biens. 

La tentative de créer une nouvelle identité pour la région dans les années Brejnev reflète bien ce rapport au territoire. On décide, comme s’il s’agissait d’un terrain vierge, de réduire sa spécificité à un produit de la nature présent en abondance sur les côtes de la Baltique : l’ambre. Afin de cultiver une nouvelle mythologie de la région, on lui donne le nom de « Contrée de l’ambre ». C’est sous cette appellation qu’elle figurera désormais dans les guides touristiques soviétiques. La Contrée de l’ambre  n’a pas d’histoire, c’est un terrain riche en réserves naturelles, un Klondike à l’extrême Ouest de la Russie. 

Aujourd’hui, à côté de la production officielle d’ambre, prospère le marché noir. Dans les zones riches de cette pierre semi-précieuse, sur la côte, la terre est parsemée de cratères profonds, creusés par les « pêcheurs d’ambre » : sur des kilomètres on observe un paysage lunaire. Ce qu’on appelle « l’archéologie noire » est un autre phénomène très répandu. Les « creuseurs » équipés de pelles et de détecteurs de métaux sondent les champs et les forêts sur les sites de batailles militaires ou dans les anciens lotissements, en espérant y trouver des choses précieuses. Lorsque la population allemande quittait la Prusse Orientale entre 1944 et 1945, les propriétaires enterraient leurs biens dans l’espoir de revenir un jour et de les retrouver. Ces cachettes sont très recherchées par les « creuseurs ». Si cette activité est formellement illégale, comme le démontage sauvage des maisons abandonnées, en réalité la police ne fait rien pour empêcher ces pratiques. Les vidéos d’excavations à la sauvette circulent librement sur internet. 

K comme Pompéi

Cette pratique du pillage à but lucratif évolue chez certains vers une pratique consciente de la collection. Les collections privées dans la région sont très nombreuses : on exagérerait à peine en disant qu’il y a un musée dans chaque village. Un musée domestique, une collection exposée dans la grange, dans le jardin, au grenier, sur le rebord de la fenêtre... Ces musées créés de toute pièce abritent des pratiques de collection et de conservation tout à fait atypiques et remarquables. Sans aucun soutien d’autorités locales, dans la plupart des cas ces lieux existent uniquement grâce à l’initiative de certaines personnes et deviennent des points de résistance à la disparition de l’héritage, qui préservent la mémoire du territoire en recueillant des petites preuves de la vie passée. 

La futilité des efforts de préservation de grandes formes – architecture, infrastructure, paysage – oriente les collectionneurs vers le ramassage de toute sorte de bouts, d’éclats et de fragments. Lorsque la collection est thématique, l’objet présente rarement une valeur en soi : on collectionne des briques, des plaques d’égouts, des pièces de carrelage, des bouchons de bière en céramique, des services à café, des conserves trouvées intactes dans les caves des maisons allemandes. L’objet le plus populaire est la petite bouteille en verre – boutylotchka – trouvée en nombre aux endroits d’anciennes décharges de Königsberg. Quelques pièces sur le frigo ou sur le rebord de fenêtre, sinon des étagères entières remplies de petites bouteilles et flacons en verre multicolore décorent les appartements et les bureaux.  

Les déchets ont alimenté l’archéologie depuis la nuit des temps. À Kaliningrad les déchets de la vie d’avant-guerre ont acquis une valeur archéologique avant l’heure. Les enthousiastes passionnés se dévouent pour préserver ces vestiges matériels de quelque chose dont ils n’ont pas été témoins. La passion de collecter toute sorte de petites choses qui n’ont d’autre valeur que d’avoir appartenu au monde « d’avant » relève d’une nécessité : un besoin vital de recréer une continuité historique là où elle a été brutalement interrompue. On cherche à établir la succession à travers des restes matériels, une trace, un objet-témoin, une relique. 

Au fil des pages du quatrième cahier on observe l’évolution des pratiques où, à partir de petites trouvailles qui tiennent dans une main, on arrive aux projets qui œuvrent dans le paysage. 

K comme Château en Espagne

La vision du territoire dévasté est propice à l’émergence de projets extravagants, voire utopiques, de formes totales et instantanées de vie nouvelle. Le territoire est perçu comme un écran, une toile de projection pour des projets d’avenir, où le présent est une situation regrettable et transitoire qui n’est pas considérée. Néanmoins, presque tous ces projets ambitieux, même ceux qui sont directement initiés par les autorités locales, restent sur le papier.

Depuis les années 1950 ces projets ponctuent l’histoire de Kaliningrad. Le premier plan de reconstruction générale de la ville conçu par Dmitri Navalikhin, architecte principal de Kaliningrad à l’époque, projette à l’emplacement de Königsberg une ville soviétique grandiose. Désormais, le Kaliningrad de Navalikhin n’en garde rien, sauf la position géographique du centre-ville, où le château de Königsberg est remplacé par le Palais des Soviets.

Aujourd’hui encore l’intrigue se joue sur la place Centrale, ancien Altstadt, entre le château de Königsberg, détruit en 1968 mais très présent dans l’imaginaire collectif, et la Maison des Soviets, construite mais aujourd’hui en état de friche. L’idée de reconstruire Königsberg à l’identique hante certains architectes locaux. Le plus radical d’entre eux, Arthur Sarnitz, est connu pour ses films d’animation impressionnants qui entraînent le spectateur dans une balade virtuelle à travers les rues de Königsberg, dont chaque bâtiment est soigneusement redessiné en 3D. Ce projet est sans doute le plus spectaculaire, mais les propositions sont nombreuses. 

Le cinquième cahier, où est déployée une succession de variantes, s’achève avec les images d’échafaudages-camouflages. Dans la compétition entre des projets grandioses c’est le concept de « village Potemkine » qui l’emporte. Bâches imprimées et peinture des façades en couleur vive sont des cache-misères éprouvés, qui se multiplient en urgence à la veille des événements d’envergure. La Coupe du Monde de football 2018, par exemple. Ainsi, de 2017 à 2018, les immeubles qui longent des deux côtés l’avenue centrale de Kaliningrad, avenue Lénine, surnommés « khroutchevki » et notoires pour leur qualité médiocre de construction et leur aspect misérable, ont été rénovés dans le style « prussien » (cahier 5 | 51-54). Le chantier a provoqué une avalanche de surnoms sarcastiques dans la presse : « rénovation à la prussienne », « khroutchevki à colombages », « New-Königsberg », « palissade dans le style prussien ».

K comme Arrière-Cour

Le sentiment de vie « à la périphérie d’un grand empire », les revenus modestes, voire la pauvreté de la population des petites villes et de la campagne, obligent à une certaine inventivité. Toutes sortes de choses se réadaptent, se recyclent et font proliférer quantité d’objets hybrides, de différentes échelles, du pneu devenu parterre de fleurs, à l’ancienne église convertie en garage. Pour conjurer la fatalité du «château en Espagne» que connaissent les projets de rénovation ambitieux, on va enjoliver son quotidien avec les moyens du bord. 

On reconnait ici l’esthétique du bricolage caractéristique de toutes les provinces russes, cocasse et bariolée, toutefois le voisinage avec les ruines prussiennes la rend particulièrement charismatique. L’absurde et l’ironie de ce voisinage alimentent les plaisanteries des habitants sur eux-mêmes ; on combat le déclin avec le rire. 

Ainsi, un habitant de Kaliningrad, Nikolaï Tronevski, photographe engagé et ethnographe amateur, invente l’état de Spandin et s’en proclame maire. Spandin vient de l’allemand Spandinen, nom du quartier le plus défavorisé de Königsberg dont il a hérité la mauvaise réputation à l’époque de l’URSS. Pour Tronevski cette appellation résume la situation actuelle dans l’enclave ; tout en la dénonçant, il la tourne en dérision. Tronevski raconte le quotidien de Spandin sur sa page personnelle sur les réseaux sociaux, en annotant ces prises de vue par les commentaires sarcastiques qui pointent avec justesse les problèmes locaux. « À Spandin on conserve le patrimoine par des tapis », dit-il en dessous de l’image montrant un tapis mis à sécher sur le muret en brique rouge d’une ruine. 

Petit à petit Tronevski, développe la mythologie de cet état imaginaire où les édifices délaissés dans la zone rurale deviennent toutes sortes d’institutions citadines : musée, théâtre, université… Le Spandin de Tronevski possède sa bibliothèque, ses « usines de brique » (des bâtiments en cours de démontage), son « gastronome » spécialisé dans la vente de boissons alcoolisées… 

K comme Paysage avec ruine

Ce dernier chapitre s’esquisse avec les images empreintes du regard contemplatif où la vision esthétique du territoire devient possible par une prise de distance par rapport au quotidien et ses drames. 

On retrouve des indices de ce regard dans des clichés d’époques différentes. Commençant avec les portraits de dos de regardeurs anonymes, qui proviennent souvent des archives de familles relogés dans la région après la guerre, le septième cahier se poursuit avec les prises de vue qui correspondent à ce qui est regardé. Plus que l’objet du regard, c’est la façon même de regarder qui réunit ces images. Quand bien même différente serait leur esthétique, elles laissent toutes deviner la figure de l’auteur, contemplateur parfois mélancolique, parfois ému, en admiration devant ce qu’il voit. 

Aujourd’hui les images nourries de la tradition picturale romantique prolifèrent chez les photographes locaux. Le territoire, vu à travers le prisme de l’art ancien, apparaît  sous une nouvelle lumière, perçu comme incarnation d’un motif pictural – « paysage avec ruine ».  Au cours des pages cette référence s’estompe, et le regard se pose aux endroits moins spectaculaires du paysage, glisse sur des surfaces, des traces, prête attention aux changements de lumière. Le pathos des clichés photographiques du début évolue vers la poétique ténue du quotidien. Dans ce chapitre le terrain vague est perçu comme un paysage.