© Elizaveta Konovalova 2019

2013

Performance menée du 1er au 12 juillet, du lundi au vendredi, 

à 8, 12, 13 et 17h, suivant les horaires du sifflet de l'usine Navale de Kronstadt.

Documentation vidéo, récit. 

Projet réalisé lors du séjour en résidence NCCA à Kronstadt, Russie. 

Ce projet a été lauréat du Prix Sciences Po pour l'art contemporain en 2014. 

Merci beaucoup pour leur aide et soutien à NCCA, Elena Gubanova, aux employées de la Maison de la Culture de Kronstadt, à l'école de musique № 8 de Kronstadt, et particulièrement au professeur Viktor Iosifovitch Popov, à Mikhail and Daria, Magdaléna Nováková et Jan Zdvořák.

Semaine 1 : la quête

A mon arrivée à Kronstadt j’ai voulu comprendre quelle était la relation entre la résidence et la population locale. En discutant avec l’équipe j’ai réalisé que la résidence était perçue en général comme un corps étranger, un lieu bizarre, incompréhensible, suscitant parmi les gens de la méfiance plutôt que de la curiosité.

Cette situation m’a incitée à chercher un langage, plastique, un moyen de rentrer en dialogue avec la ville et ses habitants.

Mon exploration de l’île a commencé par la visite de la fameuse Usine Navale, ancien «poumon» de Kronstadt. Après une longue période de faillite et d’abandon, elle a repris son activité en 2010. En 2012, le son du sifflet de l’usine, qui ponctuait jadis le rythme de vie des habitants, a été remis en marche : à 8 – 12 – 13 et 17h son souffle résonne dans toute la ville. Mais il n’a plus la même fonction – il n’y a plus d’ouvriers sans montre, plus de ville qui vit au rythme de l’activité du chantier naval. Cependant, la renaissance de ce son dans une ville profondément marquée par une crise économique et sociale, a agi sur la population de manière très positive, comme un éveil, un signe de vie.

C’est ainsi que les deux situations se sont connectées – je me suis dit que la résidence avait besoin d’un sifflet.

Semaine 2 : la répétition

Mon choix s’est porté alors sur le son d’un instrument de musique à vent. Bien entendu, il fallait que ce soit le plus grand instrument qui existe – donc, un tuba. Ainsi je suis partie dans Kronstadt à sa recherche. 

Tout d’abord je me suis rendue à l’école de musique de l’île. Mais là-bas on m’a dit qu’on ne prêtait les instruments qu’aux élèves, et, enfin, mademoiselle, dans une semaine c’est les vacances. – Revenez le premier septembre. On m’a conseillé alors de m’adresser à la Maison de la Culture – à ce qu’il parait ils y louent des instruments.

Au premier abord, à la Maison de la Culture de Kronstadt il ne s’est pas trouvé d’instruments. Cependant, au cours de la discussion il s’est révélé que le débarras en était « plein à craquer». La responsable des clefs nous a ouvert la porte du débarras, tout en haut d’une étagère il y avait un tuba.

J’ai demandé la permission de le regarder, alors on m’a répondu – « vous n’avez qu’à le garder! Cela fait 12 ans que je travaille ici, et ce tuba n’a jamais bougé. Vaut mieux qu’il serve à quelque chose ». 

- Mais d’ou vient-il? 

- Eh bien, de l’orchestre de l’usine. 

- Navale? 

- Bah oui. Depuis qu’ils ont licencié l’orchestre, il prend la poussière.

C’est ainsi que tout s’est connecté. J’ai pris le précieux tuba et je suis repartie à l’école de musique pour apprendre à en jouer. La directrice que j’avais rencontré le matin même a accepté d’appeler le professeur de trompette. – Allo, Victor Iossifovitch? Vous savez jouez du tuba? – c’est bon, il sait, revenez demain pour le cours. 

Le lendemain Victor Iossifovitch m’apprenait à jouer du tuba.

L’instrument bourdonnait, tremblait, n’obéissait pas mais en fin de compte a cédé et je suis arrivée à faire une gamme. Avec V.I. nous sommes passés à l’atelier ou nous avons dévissé toutes les clefs, et avons huilé soigneusement chaque pièce – cela faisait une vingtaine d’année que personne n’a joué de cet instrument.

Deux heures plus tars je suis rentrée à la résidence ou j’ai commencé à répéter le sifflet. 

Semaine 3 et 4 : le sifflet

A partir du 1er juillet, pendant deux semaines, je sortais sur le balcon du deuxième étage de la résidence selon les horaires du sifflet de l’usine : du lundi au vendredi, quatre fois par jour – à 8, 12, 13 et 17 heures je jouais une note au tuba, tout de suite après le son du sifflet de l’usine, comme un écho. A chaque fois, j’essayais de m’accorder au ton du sifflet et de maintenir la note aussi longtemps que possible. La performance a duré deux semaines ouvrées du 1er au 12 juillet.

Résidence NCCA et l'usine Navale sur la vue Google Earth de Kronstadt.

Le sifflet de l'usine Navale de Kronstadt.

Boris Vassilievitch et Nikolai Yakovlevitch, responsables du sifflet à l'usine Navale.